La concaténation, c’est fashion !

Quel est le point commun entre la chanson d’un boys band anglais, la tirade d’une pièce de Molière et une comptine pour enfants ? À première vue pas grand-chose ! Pourtant elles utilisent toutes les trois un procédé stylistique fondé sur la répétition et qui répond au doux nom de « concaténation ». Explications.

Glad you came de The Wanted

Impossible que vous soyez passé à côté du tube de l’été dernier ! Mais pour celles et ceux qui auraient oublié, voici une piqûre de rappel :

 

Pour identifier la figure de style qui s’y cache, il n’est pas nécessaire de connaître l’anglais, il suffit de concentrer son attention sur les paroles suivantes :

Turn the lights out now
Now I’ll take you by the hand
Hand you another drink
Drink it if you can
Can you spend a little time
Time is slipping away
Away from us so stay
Stay with me I can make
Make you glad you came

Avez-vous remarqué que le mot qui termine une phrase est repris au début de la phrase suivante ? Ce procédé de redoublement s’appelle l’anadiplose. Et une suite d’anadiploses forme une concaténation.

Ici la concaténation est parfaite, mais il peut arriver que le mot repris ne soit pas exactement le dernier, comme dans ces vers de Joachim du Bellay  :

« Comme le champ semé en verdure foisonne,
De verdure se hausse en tuyau verdissant,
Du tuyau se hérisse en épi florissant,
D’épi jaunit en grain, que le chaud assaisonne : »

Mais bon, on ne va pas chipoter !

Dom Juan de Molière

Ce n’est pas parce que la concaténation a récemment été employée dans un morceau « dance pop » anglais que le procédé est nouveau. Si la concaténation a vraisemblablement été définie au XVIIIe siècle, Molière la pratiquait déjà dans sa pièce Dom Juan ou le festin de pierre, jouée pour la première fois en 1665.

En effet, dans l’Acte V – Scène 2, la célèbre tirade de Sganarelle est un cas d’école de concaténation. Jugez plutôt :

« Sachez, Monsieur, que tant va la cruche à l’eau, qu’enfin elle se brise ; et comme dit fort bien cet auteur que je ne connais pas, l’homme est en ce monde ainsi que l’oiseau sur la branche ; la branche est attachée à l’arbre ; qui s’attache à l’arbre, suit de bons préceptes ; les bons préceptes valent mieux que les belles paroles ; les belles paroles se trouvent à la cour ; à la cour sont les courtisans ; les courtisans suivent la mode ; la mode vient de la fantaisie ; la fantaisie est une faculté de l’âme ; l’âme est ce qui nous donne la vie ; la vie finit par la mort ; la mort nous fait penser au Ciel ; le ciel est au-dessus de la terre ; la terre n’est point la mer ; la mer est sujette aux orages ; les orages tourmentent les vaisseaux ; les vaisseaux ont besoin d’un bon pilote ; un bon pilote a de la prudence ; la prudence n’est point dans les jeunes gens ; les jeunes gens doivent obéissance aux vieux ; les vieux aiment les richesses ; les richesses font les riches ; les riches ne sont pas pauvres ; les pauvres ont de la nécessité ; nécessité n’a point de loi ; qui n’a point de loi vit en bête brute ; et, par conséquent, vous serez damné à tous les diables ».

La concaténation, comme d’autres figures basée sur la répétition, permet d’accentuer une idée ou un mot et peut être utile pour donner force et conviction à ses propos. Devant un tel enchaînement, à la logique imparable, Dom Juan ne peut que répondre : « Ô le beau raisonnement ! »

Trois petits chats

Enfin, il ne faut pas croire que la concaténation soit réservée à une élite de paroliers, de poètes et d’écrivains ! La concaténation est une figure de style populaire qui se pratique dans les cours d’école, à l’insu des enfants… et de leurs parents !

En témoigne la comptine Trois petits chats qui se chante à deux, en se tapant dans les mains. Ici l’anadiplose ne se caractérise pas par la reprise du même mot mais du même son de la fin d’une unité au début d’une autre unité. Cette anadiplose particulière a un nom : dorica castra !

« Trois p’tits chats, trois p’tits chats, trois p’tits chats, chats, chats,
Chapeau d’ paille, chapeau d’ paille, chapeau d’ paille, paille, paille,
Paillasson, paillasson, paillasson, -son, -son,
Somnambule, somnambule, somnambule, -bule, -bule,
Bulletin, bulletin, bulletin, -tin, -tin,
Tintamarre, tintamarre, tintamarre, -marre, -marre,
Marabout, marabout, marabout, -bout, -bout… »

Le début est toujours le même mais la suite diffère suivant les régions de France et même les pays ! Toujours est-il que la chanson doit impérativement finir par « Trois petits chats ». C’est ce qui s’appelle retomber sur ses pattes !

Ce dernier procédé, qui consiste à achever une œuvre (dans notre exemple, l’œuvre est assez primaire, c’est le cas de le dire) comme on l’a commencée, est une « épanadiplose ».

Et hop, la boucle est bouclée !

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  1. Je suis déçu que tu sois allé chercher la dernière chanson de l’été alors qu’il y avait « Confidence pour confidence » de Jean Schultheis…

  2. Bien vu Thomas ! J’aime bien cette chanson en plus et je n’y ai même pas pensé quand j’ai écrit l’article. Quelle tête de linotte ! Tu as de bonnes références en tout cas, bravo !

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